Chronique SatMag : Shoah, comment nommer l’innommable

Chronique SatMag du 8 juillet 2018

 

Le décès de Claude Lanzmann nous a, presque tous, laissé sans voix. Le journaliste, cinéaste, écrivain, producteur laisse une œuvre indispensable. Son film Shoah est un tournant dans l’histoire, l’histoire telle qu’on nous la raconte et telle qu’elle sera rappelée aux futures générations alors qu’il n’y aura plus de survivants.

Comment nommer ce qu’on fait les nazis et leurs complices ? Avant Claude Lanzmann on parlait d’holocauste ou de génocide. Le Tribunal de Nuremberg utilise le mot « génocide »  

«Toute bataille sur les mots est une bataille sur le sens», estime Esther Benbassa dans un article paru dans l’Express, qui ajoute: «Ma préférence va pourtant à  »génocide », un terme qui a le mérite de ne pas couper l’histoire des juifs de celle d’autres peuples tragiquement décimés, et de l’histoire humaine en général.» 

Le génocide est un crime qui consiste en l’élimination physique intentionnelle, totale ou partielle, d’un groupe nationalethnique ou religieux, en tant que tel, ce qui veut dire que ses membres sont détruits ou rendus incapables de procréer en raison de leur appartenance au groupe.

Le terme « holocauste » a été aussi parfois utilisé. Il se répand en particulier après la diffusion du téléfilm américain Holocauste en 1979. Il l’est toujours majoritairement employé aux Etats Unis. Ce mot n’était pas juste. Comme nous le rappelle Wikipédia, holocauste vient d’un mot grec ancien qui signifiait un sacrifice où l’offrande est entièrement consumée. Pratiqué par les Grecs dans le cadre de rituels, il l’est aussi dans la tradition juive. Ce terme apparaît dans l’Ancien Testament lorsque Noé remercie Dieu de l’avoir sauvé des eaux. Mais le nazisme n’a pas fait de sacrifice, il n’y a pas eu d’offrande à un dieu.

Le terme « Shoah » s’est imposé en Europe francophone dans les années 1990 après la diffusion en 1985 du film du même nom de Claude Lanzmann«Shoah», mot hébreu signifiant «catastrophe») est défendu, contre tous les autres, par ceux qui souhaitent insister sur l’unicité et la singularité du crime.

A l’occasion de la mort de Claude Lanzmann Le Monde a republié un extrait d’un article écrit par le cinéaste, paru le  26 février 2005.

« (…) Au cours des onze années durant lesquelles j’ai travaillé à sa réalisation, je n’ai donc pas eu de nom pour le film. “Holocauste”, par sa connotation sacrificielle et religieuse, était irrecevable ; il avait en outre déjà été utilisé. Mais un film, pour des raisons administratives, doit avoir un titre. J’en ai tenté plusieurs, tous insatisfaisants.

La vérité est qu’il n’y avait pas de nom pour ce que je n’osais même pas alors appeler “l’événement”. Par-devers moi et comme en secret, je disais “la Chose”. C’était une façon de nommer l’innommable. Comment aurait-il pu y avoir un nom pour ce qui était absolument sans précédent dans l’histoire des hommes ? Si j’avais pu ne pas nommer mon film, je l’aurais fait.

Le mot “Shoah” s’est imposé à moi tout à la fin parce que, n’entendant pas l’hébreu, je n’en comprenais pas le sens, ce qui était encore une façon de ne pas nommer. Mais, pour ceux qui parlent l’hébreu, “Shoah” est tout aussi inadéquat. Le terme apparaît dans la Bible à plusieurs reprises. Il signifie “catastrophe”, “destruction”, “anéantissement”, il peut s’agir d’un tremblement de terre ou d’un déluge.

Des rabbins ont arbitrairement décidé après la guerre qu’il désignerait “la Chose”. Pour moi, “Shoah” était un signifiant sans signifié, une profération brève, opaque, un mot impénétrable, infracassable, comme un noyau atomique.

Quand Georges Cravenne, qui avait pris sur lui l’organisation de la première du film au Théâtre de l’Empire, m’a demandé quel était son titre, j’ai répondu :
“Shoah.
– Qu’est-ce que cela veut dire ?
– Je ne sais pas, cela veut dire ‘Shoah’.
– Mais il faut traduire, personne ne comprendra.
– C’est précisément ce que je veux, que personne ne comprenne.”

Je me suis battu pour imposer “Shoah” sans savoir que je procédais ainsi à un acte radical de nomination, puisque presque aussitôt le titre du film est devenu, en de nombreuses langues, le nom même de l’événement dans son absolue singularité. Le film a été d’emblée éponyme, on s’est mis partout à dire “la Shoah”. L’identification entre le film et ce qu’il représente va si loin que des téméraires parlent de moi comme de “l’auteur de la Shoah”, ce à quoi je ne puis que répondre : “Non, moi, c’est ‘Shoah’, la Shoah, c’est Hitler.” ».

Une dernière chose au sujet du décès de Claude Lanzmann. Je lis ici et là que cela a généré un torrent de messages antisémites sur les réseaux. C’est possible et même certain. Par contre, moi qui fréquente beaucoup ces réseaux, je n’en ai pas beaucoup lus. Pourquoi ? Certainement parce que je sélectionne mes « amis » Facebook et Twitter. Je supprime quand même tous les trolls, les hatters, ceux n’ont que la haine dans la tête et je garde quand même certains avec qui on peut discuter et essayer de comprendre ce qu’ils ont dans la tête. Quoi qu’il en soit, je n’ai vu dans mes pages que un ou deux messages antisémite. A nous de faire le tri et de bien gérer nos réseaux et ne pas se laisser pourrir la vie.  

Serge Surpin

1981 : Fait partie de l'équipe de la Radio Génération 2000, puis, RDH, Active FM, RDS, et d'autres radios "libres". Années 1980 : Création de 3615 SURPIN. 1995 : Création de Serge Surpin Numérique, fermé en 2008. 1995 : Co-Création de Satellifax, revendu depuis. 2003 : Création de SatMag. Photographe pour différents médias dont Satellifax. Environ 2012-2013 : journaliste à IDFM Radio Enghien. 2015 : Réalisateur à RCJ Radio. Depuis 2014 : Journaliste medias à RGB Radio. Depuis 2016 : Journaliste chroniqueur à Radio Shalom. Depuis 2018 : Journaliste médias à Radio Airshow. Rentrée 2018 : Journaliste médias à Bretagne 5. Rentrée 2018 : Journaliste médias à...

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